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Arrivés pour un rêve, les travailleurs d’Alfortville se mettent en grève

Dans la zone industrielle de la petite commune d’Alfortville, loin de Paris et de la grande manifestation qui se prépare pour la grève nationale du 5 décembre, un autre combat est en cours.
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Quelques feuilles mortes descendent du ciel et se posent devant la porte d’entrée de Sissoko. Il les balaye immédiatement, presque comme pour résister à l’automne qui est là et repousser l’hiver qui arrive. Nous sommes le 4 décembre et il fait déjà froid en région parisienne.

“Ça doit rester propre tu comprends? On est nombreux ici et le ménage, c’est important.”

Assis juste à côté, un ami s’occupe du thé. Un thé de marque chinoise mais préparé “à l’africaine”, c’est à dire fort, amer, très sucré et mélangé par les multiples versements de verre en verre. Il m’en propose un petit. Sissoko a fini de balayer devant sa porte et continue devant celle des autres. Ici, les habitations se ressemblent toutes. Elles sont prévues pour une ou deux personnes mais en accueillent parfois trois ou quatre. Il y en a près de soixante dans ce quartier qui s’étale sur une centaine de mètres. Elles sont de couleurs différentes mais sur chacune d’entre-elles se lisent les mêmes mots : Arpenaz, Active Era, Quechua, 2 Secondes…

Des images semblables au downtown de Los Angeles où des milliers de tentes, bâches et abris de fortune occupent les trottoirs au pied des gratte-ciels dans lesquels l’on parle business, finance et cinéma. Ce n’est pas la Californie mais l’Île-de-France, ce n’est pas L.A. mais Alfortville, il n’y a pas écrit “Hollywood” mais “Chronopost”.

Depuis bientôt six mois, 160 travailleurs sans-papiers campent jour et nuit sur ce piquet de grève installé devant le centre Chronopost, dans une zone industrielle du Val-de-Marne. Soutenus par le Collectif des travailleurs sans-papiers de Vitry-sur-Seine (CTSPV) et par quelques syndicats, ils dénoncent les conditions indécentes dans lesquelles ils travaillent au centre de tri et réclament leur régularisation sur le territoire français.

« Pour avoir des papiers, la France me demande de prouver que je travaille. Pour être embauché, il me faut des papiers, on en est là » m’explique Djo, originaire de Dakar au Sénégal. En une seule phrase, il vient probablement de résumer la situation que vit chaque personne se trouvant en situation irrégulière en France, voire dans le monde.

Malgré cela, des subterfuges existent toujours. Chaque nuit, chez Chronopost, des dizaines de camions arrivent entre 3 et 7 heures du matin. Ils sont vidés et les colis sont triés par environ 30 personnes, embauchées pour la plupart en contrat d’intérimaire. 

Afin de faire des heures chez Chronopost, ces travailleurs sans-papiers passent par Mission Intérim, une boîte appartenant au groupe Derichebourg, et signent des contrats sous alias, c’est-à-dire en utilisant l’identité d’une autre personne qui se trouve, elle, en situation régulière. Un système qui les rend totalement invisibles aux yeux de l’administration mais qui leur permet de travailler quatre heures par nuit et de toucher entre 500 et 600 euros par mois.

D’après eux, toute la chaîne de sous-traitance est parfaitement au courant de cette méthode mais s’accommode très bien de cette main d’oeuvre flexible et peu coûteuse. 

“Nous travaillons de 3 heures à 7 heures du matin, nous n’avons pas le tarif nocturne, les heures supplémentaires ne sont pas payées et si tu refuses de les faire, on te raye de la liste. Qui d’autre voudrait faire ce travail à part nous ?” 

Sissoko, travailleur chez Chronopost

Afin de garder des preuves de leur activité, les travailleurs se filment pendant le déchargement des camions, gardent chaque SMS envoyé par la boîte d’intérim et conservent les fiches de paie sous alias.

Le 11 juin 2019, pour dénoncer ces conditions de travail, ils décident d’occuper le centre de tri. Ils le font pacifiquement et n’empêchent pas les autres employés de travailler. Ils y resteront deux semaines avant de quitter les lieux sous la pression du juge et iront s’installer juste devant le grillage. Depuis ce jour, ils mènent une véritable bataille médiatique afin d’alerter l’opinion publique, le message est d’ailleurs arrivé jusqu’à l’Assemblée Nationale par la voix de Luc Carvounas, député du Val-de-Marne (LFI).

(voir son intervention à la minute 04:02)

Un véritable bras de fer est maintenant en cours avec la Préfecture du Val-de-Marne pour obtenir la régularisation des travailleurs. “Il est difficile de faire pression car nous nous battons en réalité contre l’État!” explique Fofana, porte-parole du mouvement. L’entreprise Chronopost est en effet une filiale du groupe La Poste, qui appartient à son tour…à l’État Français.

Aujourd’hui aux alentours de midi, après six mois de manifestations et d’interventions médiatiques, les grévistes d’Alfortville reçoivent une bonne nouvelle : la Préfecture a rendu un avis favorable, cinq personnes seront régularisées et auront le droit de travailler en France d’ici peu.

En gage de bonne foi, cinq tentes ont aussitôt été retirées du campement.

La veille de la grande grève nationale du 5 décembre, les travailleurs sans papiers du Chronopost d’Alfortville ont montré que le combat finit toujours par porter ses fruits. Sans oublier, comme me le disait Djo, que « cinq fruits sur 160, cela reste une petite récolte… »

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