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Sophie Tissier : « La violence fait le jeu du système »

Interview d'une figure à part du mouvement "gilets jaunes". Sophie Tissier se bat pour un mode d'action non-violent, horizontal et légaliste.
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Sophie Tissier se définit avant tout comme éco-féministe mais a pris part à toutes les luttes. Celle qui en 2013, faisait irruption en direct dans l’émission de Cyril Hanouna pour dénoncer les conditions de travail chez Canal +, militait ensuite pour le droit des intermittents du spectacle et lançait en 2016 le mouvement Nuit Debout, se consacre aujourd’hui au groupe « Gilets Jaunes – Décla Ta Manif ». Comme son nom l’indique, le groupe prône un mode d’action collective en déclarant au préalable chaque manifestation en préfecture, une démarche qui ne fait pas l’unanimité au sein du mouvement. Dénoncée par certains comme étant « trop légaliste » voire « collabo », Sophie Tissier assume le choix de la non-violence et invite les citoyens à se battre en « utilisant les règles du jeu ».

Comment définirais-tu le mouvement des « gilets jaunes » ?

On pourrait dire que ce mouvement est né d’une coïncidence. Une coïncidence de plusieurs facteurs, une prise de conscience naturelle, spontanée et collective qui a poussé des gens très différents à sortir de chez eux, à se rassembler et à exprimer leur colère. Le dénominateur commun est avant tout la grande précarité qui règne en France, la précarité des travailleurs, des retraités, des chômeurs et de toutes les franges les plus fragiles de la société. J’ai été particulièrement sensible à ce mouvement quand j’ai vu le nombre de femmes, de travailleuses et de mères isolées qui sont sorties de chez elles. En réalité, celles et ceux qui ont mis leur gilet jaune sont les « invisibles ». En anglais, le gilet jaune s’appelle « high visibility jacket » et c’est exactement à ça qu’il a servi : à montrer que nous aussi, on est là.

Quel est ton rôle dans ce mouvement ?

Je suis arrivée dans le militantisme en 2013. Je venais du monde de l’audiovisuel, je n’avais pas de couleur politique mais j’étais très remontée contre le système. Je me suis battue pour différentes causes et j’ai accumulé une petite expérience. Quand j’ai vu arriver les « gilets jaunes », cela m’a donné beaucoup d’espoir mais j’ai également eu très peur. Connaissant le niveau de répression dont l’État est capable et ayant moi-même subie des violences policières en 2014, je me suis dit qu’ils allaient en prendre plein la gueule ! J’ai donc essayé d’apporter une voix raisonnable en déclarant le parcours des cortèges à la Préfecture pour protéger les manifestants. Si la manifestation est déclarée, comme la loi l’oblige, la police n’a légalement pas le droit de nous réprimer. Ce sont les règles du jeu et cela permet de soustraire les forces de l’ordre aux directives de l’exécutif.

J’ai donc créé la page « Décla Ta Manif » sur Facebook fin décembre 2018, avec le soutien de Jérôme Rodriguez qui s’est ensuite désolidarisé du groupe. Depuis, nous nous rendons chaque semaine en Préfecture pour négocier un parcours avec les autorités. En un an nous avons déclaré environ 35 manifestations, dont les premières se déroulaient sur les Champs-Élysées. La plupart des gens ne se rendaient pas compte qu’ils avaient le droit d’être là ! Ils disaient « On est sur les Champs on est sur les Champs! » mais ils ne savaient pas qu’on avait entrepris des démarches légales pour y être. 

En tant que citoyens, ne devrions-nous pas avoir le droit de se rassembler où on veut, quand on veut ?

Bien sûr mais c’est la loi qui impose la déclaration. D’ailleurs cette loi existe depuis 1935 ! Je pense qu’il faut être lucide et pragmatique : si on ne déclare pas, on se fait gazer, nasser et matraquer tandis qu’avec l’accord de la Préfecture, nous pouvons rassembler des milliers de personnes et faire notre parcours sereinement, à condition de ne pas provoquer de violences. On veut pas de bordel, on veut pouvoir passer devant l’Assemblée Nationale, devant le Sénat, devant les lieux de pouvoir qui appartiennent avant tout aux citoyens. Servons-nous de la loi pour atteindre nos objectifs ! 

Comprends-tu ceux qui appellent à la manifestation « sauvage » ?

Bien sûr que je les comprends d’ailleurs dans l’idéal j’aimerais aussi que toutes les manifestations soient « sauvages ». Je pense seulement que dans le contexte actuel ce n’est pas le bon mode d’action, pas si on veut rallier le plus grand nombre à notre cause. Par contre ce que je ne comprends pas, c’est l’utilisation de la violence. Je pense qu’il faut empêcher la violence à tout prix. Nous devons être beaux, crédibles, grands, forts et pacifiques. Nous devons porter notre parole. La violence fait tout le contraire, c’est un cercle vicieux qui empêche tout dialogue, toute diffusion des idées.

Il n’y a pas que la violence physique. La violence économique et sociale que subit une partie de la population ne transforme-t-elle pas le pavé dans une vitrine en légitime défense ?

Il est vrai que la hiérarchie de la violence de l’État par rapport à la casse matérielle est sans commune mesure mais il faut voir l’effet que cela produit sur l’opinion publique, sur tous les gens qu’on veut rallier. Je m’en fous complètement du Fouquet’s vandalisé ou de la vitrine d’HSBC qui explose. D’ailleurs eux-aussi ils s’en foutent ! Ils sont remboursés par l’assurance. Par contre c’est du pain béni pour les médias et ça discrédite tout le mouvement.

Encore je peux comprendre le petit vandale isolé, mais les groupuscules organisés, les Black-Block, même si ils sont révoltés avec conviction, ils servent le système sans s’en rendre compte. Ils font juste une grave erreur de jugement. En fait ce qui m’énerve c’est la légitimation de la violence comme seul mode d’action possible. Ils identifient tous les flics comme étant l’État mais c’est l’Institution qu’il faut viser, le donneur d’ordre. Il faut arrêter le discours anti-flic car finalement les policiers sont des citoyens comme nous. Ils sont victimes du système comme nous. On nous monte contre la police et ça profite au gouvernement, aux partis d’opposition et aux syndicats.

C’est-à-dire ?

Il faut bien comprendre qu’il y a des enjeux de force très puissants. Pour les partis politiques comme pour les syndicats, un mouvement citoyen comme celui des « gilets jaunes » constitue une forme de concurrence et ils font tout pour l’instrumentaliser. Le gouvernement, l’opposition et les syndicats se complètent entre eux. Cela les arrange bien que le mouvement soit déstructuré, ils se servent de la violence et se coordonnent pour que le peuple n’ai pas accès au pouvoir. Ils s’entendent pour garder la main sur le jeu. J’ai parlé avec un représentant de la CGT qui me reproche d’être « trop légaliste » alors que la CGT a toujours déclaré ses manifestations ! Ils sont bien contents quand ça part en vrille chez les « gilets jaunes » car ils peuvent dire « Regardez, chez nous toutes les manifestations se passent bien ! »

Les syndicats et les partis de gauche sont dans un double discours. Ils encensent les « gilets jaunes » devant la presse pour nous récupérer mais quand il s’agit de se montrer et de nous aider, il n’y a plus personne.

Au vu du niveau de violence et de la réponse du gouvernement, penses-tu que la manifestation reste un bon mode d’action ? Penses-tu que le gilet jaune reste un bon symbole ?

Bien sûr, la manifestation a tout son sens quand elle est pacifique, bien organisée et qu’il y a du monde qui vient. Malheureusement beaucoup de gens veulent tirer la couverture vers eux et avoir leur petite reconnaissance. Moi je crois profondément en l’horizontalité. Il ne faut pas de chef mais des portes-paroles, honnêtes et contrôlés par le collectif. En ce qui concerne le gilet, il ne faut surtout pas le lâcher car c’est notre symbole, c’est le truc qui nous unit ! Si on enlève le gilet, on est morts. Je rappelle que le but des manifestations non-violentes n’est pas juste de marcher d’un point A à un point B. Le véritable objectif est d’attirer l’attention des médias et des concitoyens sur nos idées à travers des actions fortes, positives et créatives. C’est l’opposé du Black-Block qui pense que « si on ne casse pas, on ne parle pas de nous ». Je pense au contraire que la raison et l’intelligence sont les meilleurs moyens de nous faire entendre.

Crédits


Photos : Clément Dechamps

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Cet article a 3 commentaires

  1. Hervé PATOUREAU

    Bravo.
    Je suis d’accord avec toi pour la non violence. Mais je voudrais :
    – l’instauration d’une 6ème république avec remise à plat des règles et des lois vers plus de justice sociale.
    – L’installation d’un revenu universel à hauteur du smic et couplé à l’impôt sur les revenus rééquilibré.
    – et enfin le « vote blanc » pour ne plus être dans la situation des dernières élections et devoir choisir entre la Pèste et le Choléra.

  2. Luca de Paris

    C’est très bien.
    Il y a des outils légaux, ne particulier légaux, pour renverser la domination oligarchique.
    Mais effectivement, il faut faire un vaste rassemblement authentiquement démocratique, horizontal, qui fonctionne tel qu’on voudrait que la société fonctionne, avec des candidats choisis par nous tous, et qui ne décident pas à notre parole mais portent notre parole, soient nos porte-voix, suite à des référendums sur une plateforme, comme nous essyons avec Decidemos dont Sophie Tissier est membre.
    Nous avons besoin d’aide en informatique pur amliorer la plateforme Decidim en logiciel Ruby.

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