Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin

Qui inonde Paris de journaux gratuits ?

Aujourd'hui rien n'est gratuit...sauf le journal. Une enquête pour savoir qui le paye, et surtout qui l'achète.
Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin

Ils n’existaient pas il y a vingt ans. Petit à petit et sans faire trop de bruit, ils ont colonisé nos strapontins, nos quais de gares et nos stations de métro. Les journaux gratuits font maintenant partie du décor, on les voit sans les regarder, on les lit sans s’attarder.

Chaque jour en Île-de-France, 1,1 million de journaux gratuits sont imprimés, emballés et disposés sur leurs présentoirs. 22 tonnes de papier sont ainsi déversées dans les lieux publics pour offrir, le temps d’un trajet, une courte lecture.

Très prisés par les 18-35 ans qui affectionnent leur côté léger, divertissant et surtout pas trop cher, ils sont cependant critiqués pour leur contenu jugé trop simpliste et superficiel. Mais qui sont ces généreux messagers qui nous servent chaque jour notre bulletin d’information ? Comment financent-ils ce cadeau journalier et que glissent-ils réellement dans ces pages ?

Depuis la disparition du pionnier Métro en 2016, deux groupes se partagent le marché du journal gratuit. En Île-de-France, le principal est CNews avec plus de 90 millions d’exemplaires distribués en 2018. Anciennement appelé MatinPlus et DirectMatin, ce titre est la propriété du Groupe Bolloré, principalement détenu par le milliardaire Vincent Bolloré. 

Son concurrent direct est 20 Minutes. Dans sa version imprimée, il se trouve à la troisième place des quotidiens les plus lus de France, derrière Le Monde et L’Équipe (ACPM). En région parisienne, 20 Minutes diffuse plus de 500.000 exemplaires par jour, 74 millions par an. Depuis 2016, le journal est une copropriété du groupe de presse belge Rossel et de SIPA Ouest France

Avant d’essayer de comprendre pourquoi ce “duopole” offre chaque jour des millions de journaux aux français, analysons précisément le contenu des deux éditions du jeudi 12 décembre 2019:

CNews : 32 pages

  • La une
  • Information généraliste : 5,5 pages 
  • Sport : 1,5 page
  • Mode : 1,5 page
  • Numérique : 1 page
  • Culture : 1,5 page
  • Télévision : 2 pages 
  • Détente (horoscope, météo) : ½ page
  • Publicité : 17,5 pages

20 Minutes : 24 pages

  • La une
  • Information généraliste : 4,5 pages
  • Jeu : 1 page
  • Culture : 2,5 pages
  • Emploi : 1 page
  • High-tech : ½ page
  • Sport : 2 pages
  • Télévision : ½ page
  • Publicité : 11 pages

L’omniprésence de la publicité illustre parfaitement le modèle économique des ces journaux : l’information est au service des annonceurs. Comme l’explique Jean Pérès, rédacteur chez Acrimed, les journaux gratuits sont conçus en fonction des « attentes réelles ou supposées de la cible convoitée et de ses capacités d’ingestion d’informations et de publicités dans le temps et les conditions du transport vers le lieu de travail. » 

Il décrit le contenu éditorial comme étant « minimaliste, aseptisé, distrayant et aussi dépolitisé que possible », afin de créer un environnement consensuel qui ne rebute aucun consommateur potentiel. En somme, l’information présente dans les gratuits ne doit surtout pas déranger ni provoquer le débat, son seul but est de préparer le lecteur à la réception d’une pub sur la page suivante.

Comme nous l’avons vu, celle-ci est omniprésente dans les gratuits (45% du journal pour 20 Minutes, 54% pour CNews). Cela implique une dépendance totale envers les annonceurs. Ce modèle économique est risqué et ne profite pour l’instant qu’à 20 Minutes qui affiche un bénéfice de 1,7 millions d’euros en 2018. La même année, CNews accuse une perte de 6,9 millions d’euros. Si 20 Minutes n’est rentable que depuis 2016, notamment grâce à son offre digitale, son rival subit une perte cumulée de 117 millions d’euros depuis son lancement en 2007.

Le bilan positif de 20 Minutes pourrait suffire à expliquer la gratuité de ses journaux, mais alors comment comprendre l’attitude du Groupe Bolloré qui diffuse CNews à perte depuis plus de dix ans ?

Dans une interview pour Capital, l’historien et économiste des médias Patrick Eveno explique que ce sont rarement les raisons économiques qui poussent les industriels français à prendre le contrôle de la presse. 

Le propriétaire de CNews, Vincent Bolloré est d’ailleurs connu pour ses pratiques interventionnistes. Également à la tête des chaînes de télévision C8, CNews et du Groupe Canal+, le milliardaire a toujours assumé de garder un contrôle direct sur ses titres d’information. En 2009 déjà, le journaliste Thomas Deltombe montrait comment Vincent Bolloré utilisait ses médias pour servir ses activités commerciales en Afrique. Autre exemple, en 2011 le milliardaire breton camouflait dans la rubrique dédiée à l’information de CNews la promotion des Autolib’, ces voitures électriques en libre service produites par son groupe. et cela sans aucune indication de publicité. 

Les journaux gratuits ne seraient donc que des panneaux publicitaires jetables, emballés dans un bulletin d’information. Ils représentent néanmoins un pouvoir d’influence fort pour ceux qui, au travers d’articles « neutres », détiennent le monopole (ou plutôt le duopole) sur le discours dans nos gares et nos métros. Les « gratuits » ne le sont finalement pas tant que ça, ils sont payés par le consommateur final.

À ce constat, le journaliste Jean Pérès ajoute une observation intéressante et se demande si « avec du recul, le journal gratuit et son financement par la seule publicité ne serait pas la forme aboutie d’une tendance lourde au sein de la presse payante elle-même ». Une question qui se pose finalement pour l’ensemble des médias et qui rappelle l’expression formulée en 2004 par Patrick Le Lay, alors PDG de TF1 à propos de la publicité sur sa chaîne :

 « Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible »

Les Metro, 20 Minutes ou Cnews n’ont finalement rien inventé…et contrairement à TF1, ne demandent même pas de redevance télé.

Crédits


Acrimed, « La presse quotidienne que l’on dit « gratuite » », 14/12/11

BFM Business, « Presse gratuite: 20 minutes enfin rentable, CNews Matin toujours dans le rouge », 24/05/18

Capital, « Pourquoi les industriels français engloutissent tous nos journaux », 06/10/15

Giorgia Plachesi, « L’impact de la presse gratuite dans l’économie du secteur » , 31/01/16

La Lettre A, « 20 Minutes creuse son avance sur CNews matin », 09/10/19

Le Monde, « Bolloré perd une action en diffamation contre un journaliste de France Inter », 10/05/19

Rémy RIEFFEL, Mythologie de la presse gratuite, 2010

Photos : Clément Dechamps

Partager l'article

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin
Partager sur email

Cet article a 1 commentaire

  1. Toujours très bien. Et j’aime ton style photo aussi.

Laisser un commentaire

Fermer