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Nous assistons à la mort de l’hôpital public

Infirmières, médecins, urgentistes, aides-soignantes : tous dénoncent l’état dramatique dans lequel se trouve le système de santé public. Les économies budgétaires et la gestion "managériale" génèrent des conditions de travail intenables qui se répercutent finalement sur les patients. Selon le personnel hospitalier, ce processus n’a qu’une issue possible : la privatisation. 
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Mardi matin à Paris devant l’Hôpital Lariboisière, il y avait de la musique, de la danse et même des acrobaties. Il y avait des slogans ironiques, des collègues heureux de se voir et des sourires, beaucoup de sourires. Vers midi, un cercle se forme autours d’un groupe d’étudiantes en médecine, elles portent une blouse blanche, un masque d’hygiène et des pompons dorés. Sur le dos de l’une d’entre elles est écrite la phrase suivante : 

« Nous pansons les autres, mais qui pense à nous ? »

Après le joli jeu de mot, une autre figure de style prend forme sous nos yeux : sur un fond de Michael Jackson, les filles rejouent le clip du morceau Thriller en mimant les fameux zombies de leurs gestes macabres et maladroits. Les morts-vivants se réveillent parmi la foule dans une atmosphère de joie qui contraste avec le message porté par le personnel hospitalier en grève ce 17 décembre, un message grave et unanime : 

L’hôpital public est à l’agonie

« En général on ne fait pas trop de bruit mais aujourd’hui il y a urgence » s’inquiète Louise, infirmière à la Pitié Salpêtrière, venue manifester ce matin avec une collègue. « Rien que dans mon service, nous avons perdu 25% du personnel en un an et demi. Nous sommes obligés de supprimer des services, de fermer des lits, de renvoyer des patients chez eux » ajoute-t-elle découragée. 

Le premier point soulevé par les manifestants est en effet celui du manque de personnel. Entre 2010 et 2018, le nombre de médecins dans le public est passé de 86 000 à 66 000 ; celui des infirmières de 438 000 à 430 000. Au cours des dix dernières années, l’effectif global n’a augmenté que de 2% face à une « charge en soins » qui elle a grimpé de 15%. Aux urgences, la fréquentation a augmenté de 50%. Sur la même période, cela a abouti à la fermeture de plus de 50 000 lits dans les hôpitaux publics. 

« J’ai constaté l’évolution de mes propres yeux » explique Béatrice, infirmière depuis 39 ans. « Le métier a complètement changé, avant on avait le temps et les moyens de faire notre travail. Aujourd’hui nous sommes dans une logique de rentabilité qui nous met constamment sous pression et qui nous empêche de bien soigner les gens. »

La rentabilité de l’acte médical

Le processus aurait commencé en 2003, avec l’instauration de la tarification à l’activité (T2A), une technique de financement des hôpitaux censée améliorer leur productivité. Le système prévoit de classer les malades dans des groupes dont les coûts de traitement sont identiques. L’hôpital sera ensuite remboursé par la Sécurité Sociale en fonction de ces coûts. En bref, un tarif est appliqué à chaque prestation et chaque prestation encodée permet à l’établissement d’être remboursé. 

L’objectif est de rendre les hôpitaux responsables de leur situation financière car leurs recettes dépendent de leur activité. Le problème est que le montant global des dépenses remboursées par la Sécurité Sociale (ONDAM) est un « budget fermé ». 

Cela signifie que si l’ensemble des prestations encodées dépasse le seuil, il faudra tout simplement réduire les tarifs appliqués à chaque acte médical. Pour faire simple, les hôpitaux sont rémunérés « à la tâche » et malgré une activité en hausse, le « gâteau » à se partager reste le même. 

De plus, il faut également savoir que le « gâteau » est structurellement trop petit. En effet les députés ont voté une augmentation de l’ONDAM de 2,5% pour l’année 2019 (soit 4,5 milliards d’euros), qui ne compense pas la croissance naturelle des dépenses de santé, estimée elle à 4% par la Cour des Comptes (source : Finances Publiques).

Ceci a deux conséquences majeures : 

  • la mise en concurrence des hôpitaux 
  • des tensions en interne car la hiérarchie va privilégier les « prestations qui rapportent » (valorisées par la Sécurité Sociale) afin de renflouer les caisses de l’hôpital

La vocation se transforme en calvaire

Cette course à la rentabilité couplée au manque d’effectif génère des conditions de travail intenables pour le personnel hospitalier qui se retrouve à devoir « faire plus avec moins », à culpabiliser pour le mauvais soin des patients et finalement, à ne plus trouver de sens dans le métier.

« On adorait notre boulot, on finit par le détester » lance Cécile, urgentiste à Lariboisière. « Les patients on ne les soigne pas bien, on n’a ni le temps, ni les moyens. »

« Et votre hiérarchie ? Elle ne se rend pas compte du malaise ? »

« Nos supérieurs reçoivent des consignes de plus haut et de toute façon, ce ne sont plus des soignants qui dirigent les hôpitaux mais des administrateurs. Ils savent très bien que même si on est épuisés, on viendra quand même bosser. »

Une rémunération qui ne compense plus les mauvaises conditions de travail

L’augmentation des salaires est également l’une des premières revendications du personnel hospitalier, notamment chez les infirmiers français qui, au classement de l’OCDE, se classaient en 2015 à la 26ème position…sur 29.

Antoine, interne en cardiologie à Lariboisière, travaille 48 heures par semaine, tout comme Solène, interne au SAMU Pédiatrique à Montreuil. Ils gagnent entre 1600 et 1800 euros par mois. D’après elle, le service public n’attire plus les jeunes : 

« Il manque des effectifs partout et ça se répercute sur le temps de travail qui augmente constamment, tout comme notre fatigue. On voudrait être payés plus pour ça. Nous savons que ce métier est compliqué mais c’est nous qui l’avons choisi, nous voulons seulement que les décideurs nous donnent les moyens de le faire » explique-t-elle.

L’hôpital public en mal de candidats

Des horaires intenables, peu ou pas de reconnaissance de la part d’une hiérarchie qui « ne voit pas ou ne veut pas voir », une distance toujours plus grande entre le soignant et son patient, des salaires trop faibles par rapport à la charge de travail : autant de facteurs qui poussent le personnel hospitalier à quitter le service public. Les experts s’en vont, les soignants qualifiés manquent dans les unités nécessitant une forte expertise telle que la réanimation, les soins intensifs, la pédiatrie ou la psychiatrie…

« Il manque actuellement 400 infirmières en région parisienne » explique Julie, du Collectif Inter-Hôpitaux (CIH) qui regroupe le personnel des 39 établissements de l’AP-HP (Assistance Publique – Hôpitaux de Paris). « Le problème c’est qu’on arrive pas à les recruter ! Ce n’est plus du tout attractif de travailler dans le public, surtout en région parisienne où la vie coûte si cher » ajoute-t-elle. 

Même constat pour le métier d’aide-soignant qui traverse une réelle pénurie, notamment due à la diminution constante du nombre de jeunes voulant se lancer dans cette voie. Les raisons sont toujours les mêmes : manque de reconnaissance, burn-out après quelques années d’exercice, lourdes contraintes (travail les week-ends, garde, etc.) et sous-effectifs qui épuisent le personnel présent… D’après un étude Pôle Emploi 2018, près de la moitié des employeurs prêts à recruter des aides-soignants annoncent des difficultés à le faire. 

Ce problème d’attractivité concerne tous les corps de métier et tous les services, de la maternité jusqu’aux soins palliatifs : médecins, kinés, infirmiers, aides-soignants… tous ont tendance à se tourner vers le secteur privé.

Vers la privatisation de la santé

Interrogés sur les possibles conséquences de cette situation, les manifestants sont unanimes : nous nous dirigeons droit vers un système de santé « à l’américaine ». Un système de santé privé dans lequel se multiplient les cliniques à but lucratif, au dépend des patients non-assurés par une complémentaire-santé ou éloignés des centres urbains où se concentre l’offre médicale. 

Selon une enquête BVA publiée le 17 novembre dernier (voir ici), deux français sur trois ont déjà renoncé à des soins pour des raisons d’argent ou de démographie médicale. Selon Patrick Pelloux, président de l’Association des Médecins Urgentiste de France, présent lors de la manifestation mardi, « c’est la santé de ces gens qui est actuellement en jeu. »

D’après lui, la Fédération des cliniques et hôpitaux privés de France (FHP) serait même déjà prête à racheter certains établissements publics, à l’image de l’Hôpital de Longué-Jumelles dans le Maine-et-Loire qui, en novembre dernier, manquait de devenir le premier hôpital public de France à être racheté par un privé. Lourdement endetté, celui-ci avait fait l’objet d’une offre de reprise de la part du groupe LNA mais après de longues négociations et face à une large mobilisation, la ministre de la Santé Agnès Buzyn tranchait :  « Longué-Jumelles ne sera pas privatisé. »

Les travailleurs hospitaliers attendent maintenant une réponse de la part du gouvernement. S’ils étaient nombreux à marcher dans les rues de Paris mardi dernier, la plupart d’entre eux étaient « assignés » à leur poste de travail, une mesure qui empêche le personnel médical de quitter l’hôpital pour se mettre en grève. 

« Et c’est parfaitement normal ! Vous vous rendez compte de ce qu’il se passerait ? » lance Anne-Sophie, médecin à la Pitié Salpêtrière, venue manifester ce jour là.

Le corps hospitalier ne quittera pas son poste de manière inopinée pour tirer l’alarme mais se dit prêt à prendre des mesures drastiques pour se faire entendre : mercredi dernier, 660 chefs de service, responsables d’unités de soins et médecins hospitaliers, publiaient une tribune dans Le Journal du Dimanche, menaçant de démissionner si la ministre de la Santé, Agnès Buzyn n’acceptait pas d’ouvrir de réelles négociations. 

Mardi 17 décembre, en face de l’Hôpital Lariboisière, les revendications du personnel hospitalier sont claires : plus de reconnaissance, plus de personnel, plus de budget.

Sous les regards amusés de la foule, les étudiantes en médecine continuent leur spectacle de danse et d’acrobatie. Après avoir joué les zombies sur Thriller de Michael Jackson, elles enchainent sur une dédicace à la ministre Agnès Buzyn sur un titre de Rihanna : 

« Bitch better have my money... »

À ce moment précis, je me dit que même si l’hôpital se meurt, au moins la foule se marre et que même sur son lit de mort, la France fera de l’humour. 

Pour lire la lettre ouverte du Dr Demeret, Responsable Réanimation neurologique, Hôpital Pitié-Salpêtrière, Paris – cliquer ICI

Pour signer la pétition « Il faut un plan d’urgence pour sauver l’hôpital public ! » cliquer ICI

Crédits


  • Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques, Les établissements de santé, édition 2019
  • France Info, « Urgences : plus de 21 millions de passages pour moins de 400.000 lits« , 3 juillet 2019
  • France Info, « Salaires des infirmiers, nombre de lits, niveau de la dette… Neuf graphiques pour comprendre la situation des hôpitaux« , 20 novembre 2019
  • France Inter, « Deux Français sur trois ont déjà renoncé à des soins par manque d’argent ou par éloignement« , 17 novembre 2019
  • Le Journal du Dimanche, « TRIBUNE. 660 médecins hospitaliers se disent « prêts à la démission » », 14 décembre 2019
  • Les chiffres clés de l’offre de soins (2010) – Direction Générale de l’Offre de Soins
  • Les chiffres clés de l’offre de soins (2018) – Direction Générale de l’Offre de Soins
  • Ouest France, « Hôpital de Longué-Jumelles. Pas de privatisation mais beaucoup de questions », 7 novembre 2019

Photos : Clément Dechamps

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Cet article a 1 commentaire

  1. Merci pour cet article, très bien écrit et très bien documenté. La situation en Belgique (et ailleurs sûrement) n’est pas meilleure, mais les mouvements militants français ont souvent un train d’avance sur nous – même si ce n’est pas le moment de parler de trains, sorry …
    Longue vie à La Eiffel, je continue à la faire tourner !

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