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Les femmes de chambre, les hôtels Accor et le milliard d’euros, l’histoire d’une lutte de classe

Pendant que le géant de l’hôtellerie Accor dorlote ses actionnaires, les femmes de chambres travaillent dans des conditions qui frôlent l’esclavage. Mardi 3 mars, elles venaient réclamer leur dû sous la fenêtre du PDG...
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« Et pour madame, un chèque de 750 euros, une petite signature s’il te plait… »

Dans son élégant boubou vert et noir, une femme d’une cinquantaine d’années s’avance, le sourire aux lèvres, chaleureusement acclamée par ses amies, ses collègues et les quelques militants présents pour l’occasion.

Ce mardi 3 mars, devant la Tour Sequana qui abrite le siège du groupe Accor, a lieu une distribution pour le moins insolite. Le syndicat CGT-HPE (Hôtels de prestige et économiques) procède en effet à la remise des chèques de solidarité aux vingt-quatre grévistes de l’hôtel Ibis Clichy Batignolles. 

Ces chèques correspondent aux salaires non perçus en raison de la grève illimitée tenue par une partie du personnel de l’hôtel. Financée à hauteur d’un tiers par les fonds du syndicat et le restant par des dons récoltés lors d’événements de soutien, la caisse de grève a permis de payer les salaires entiers de chaque travailleuse ce mois-ci. 

« Sans cette initiative de solidarité, notre grève qui dure depuis bientôt huit mois serait très difficile à tenir » souligne Sylvie, l’une des femmes de chambres de l’Ibis Batignolles. 

Huit mois. 

Un combat sans fin qui rappelle celui des travailleurs sans-papiers du Chronopost d’Alfortville qui ont récemment obtenu leur régularisation sur le sol français. Un combat qui n’avait pas le même objectif mais bien le même ennemi à savoir la sous-traitance. Les dérives de la sous-traitance.

Esclavage moderne

« Sur le contrat il y a des horaires mais en réalité nous sommes payées à la chambre. On nous demande parfois d’en faire quarante-cinq en sept heures de travail ce qui est physiquement impossible. Nous sommes obligées de faire des heures supplémentaires mais celles-ci n’apparaissent pas dans la fiche de paie. Si on refuse de finir les chambres ? Si on se plaint ? On est licenciée... » soupire Sylvie.

Les vingt-quatre grévistes travaillent comme femmes de chambres, gouvernantes ou équipières à l’hôtel Ibis Clichy-Batignolles (groupe Accor) mais sont embauchées par un sous-traitant, la société de nettoyage STN. 

Vingt-trois femmes et un homme, pour la plupart d’origine africaine, sont en grève depuis le 17 juillet 2019 pour dénoncer ces conditions de travail « indignes ». Elles réclament le même statut social que les employés réguliers de l’Ibis. Depuis le début du mouvement, leur revendication tient en un mot : l’internalisation.

« Nous travaillons pour ces gens là » lance Sylvie en m’indiquant du doigt le siège du groupe Accor, « il serait normal qu’ils nous embauchent non ? Nous voulons simplement un salaire décent, une diminution des cadences de travail et un ticket restaurant pour le repas de midi comme des salariées normales ! »

D’après les grévistes, le système de sous-traitance permet aux différents organismes de se déresponsabiliser en se renvoyant mutuellement la balle. De son côté, le groupe Accor estime qu’il n’est pas garant des conditions de travail de ses sous-traitants tandis que l’entreprise STN se justifie comme étant dépendante des règles dictées par Accor. Depuis le début de la grève, aucun des deux organismes n’a envoyé de représentant pour ouvrir le dialogue avec les travailleuses.

« L’hébergement est le coeur de métier d’un hôtelier. Sans femmes de chambre tu fermes l’hôtel. Aujourd’hui nous sommes présents symboliquement devant le siège du groupe Accor pour qu’il prenne ses responsabilités. Nous lui demandons de satisfaire les revendications des grévistes de l’Ibis Batignolles et de mettre fin à la sous-traitance en embauchant les travailleuses au sein du groupe » martèle le secrétaire général du syndicat CGT-HPE, Claude Lévy. En lutte pour le droit des travailleurs dans le secteur hôtelier depuis plus de 30 ans, le militant est présent aux côtés des « filles des Batignolles » depuis le début du mouvement. 

« Nous sommes en face d’un groupe puissant mais nous ne baisserons pas les bras. Cette grève dure depuis bientôt 8 mois et nous irons jusqu’au bout ! Accor a parfaitement les moyens d’embaucher directement ses travailleuses, il suffirait simplement d’utiliser une partie du milliard d’euro qu’il va verser à ses actionnaires l’année prochaine ! Oui, un milliard. Vous direz que c’est de la propagande de la CGT mais non, c’est le journal économique Les Échos qui l’a annoncé la semaine dernière ! » précise-t-il sur un ton ironique qui ne cache pas son indignation. 

Un milliard

Comme disait l’artiste et écrivain Paul Franz, les gens s’imaginent souvent mal combien de fois un milliard est plus grand qu’un million. Par exemple, un million de secondes, c’est un peu plus de 10 jours. 

Un milliard de secondes, c’est 30 ans.

Et un milliard d’euros ? C’est la somme que le groupe Accor, fleuron français de l’hôtellerie, va verser à ses actionnaires entre 2020 et 2021. Numéro six mondial de son secteur avec une quarantaine de marques dont les hôtels Ibis, Novotel, Mercure ou encore Sofitel, le groupe a annoncé en février dernier avoir enregistré un excédent brut d’exploitation (la marge entre les dépenses et les recettes) de 825 millions d’euros en 2019, soit une hausse de 14,8 % par rapport à 2018. Une performance record saluée par le journal Les Echos et par le PDG du groupe, Sébastien Bazin, qui assure que « la croissance va se poursuivre ».

La barre des 5.000 hôtels à travers le monde a été franchie récemment et 1.000 établissements supplémentaires sont à venir. Un bilan qui rassure les investisseurs et qui permet surtout de les récompenser. Comme l’écrit le magazine économique Capital : « Accor soigne ses actionnaires ».

L’hospitalité “augmentée”

Dans l’édito du PDG, accessible sur le site du groupe, Sébastien Bazin écrit les lignes suivantes :

« Bienvenue chez Accor, le groupe de l’hospitalité augmentée. (…) Nous valorisons et nous cultivons le caractère unique de tous nos talents, nous imaginons des opportunités adaptées à leurs besoins et nous encourageons le leadership via l’empathie et la collaboration. (…) Nous souhaitons faire du monde un endroit meilleur et veiller à ce que les bénéfices du tourisme aillent au-delà de nos clients. C’est pourquoi nous soutenons les communautés locales et la planète en mettant en œuvre des pratiques durables et les standards éthiques les plus élevés. »

Ce mardi 3 mars, les valeurs d’empathie et les standards éthiques les plus élevés ne sont pas sortis de la Tour Sequana, siège social du groupe Accor. C’est devant cette tour noire de 23 étages, protégée par des caméras et des agents de sécurité que les vingt-quatre travailleuses de l’Ibis Batignolles ont manifesté pour leurs droits. « L’hospitalité augmentée » de Sébastien Bazin ne s’est pas illustrée et pas un seul représentant du groupe n’est descendu. Il ne restait que le triste spectacle des employés d’Accor revenant au bureau et attrapant rapidement un tract en baissant les yeux devant la réalité qui s’exprimait…à la fin du temps de midi ou pendant la pause clope.

Une réalité qui s’appelle « marchandage », « prix de main d’oeuvre illicite » et plus généralement « violation du Code du Travail ». C’est sur ces termes que la situation sera jugée en avril prochain. Le syndicat a en effet lancé une procédure au Conseil de prud’homme à l’encontre d’Accor et du sous-traitant STN. Le 12 mars, une délégation des travailleuses de l’Ibis Batignolles se rendra également à Strasbourg pour se faire entendre devant le Parlement Européen.

Pour conclure cette journée, Sylvie prend le micro pour adresser un dernier message :

Note de l’auteur : dans cet article a été prise la liberté orthographique de féminiser les accords malgré la présence d’un sujet masculin dans la phrase. En présence d’un groupe de 24 personnes composé de 23 femmes et d’un seul homme, il semblait inapproprié, sexiste et même inexact de masculiniser le discours, n’en déplaise à l’Académie Française et aux autres. À l’avenir, la règle de la majorité sera utilisée car elle nous semble être la plus juste. En cas d’égalité, nous alternerons au choix entre le masculin et le féminin, accorderons la phrase en fonction du dernier sujet cité ou utiliserons l’écriture inclusive.

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