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« Tu te retrouves à manquer de tout, à utiliser du matériel périmé et en plus on te ment ouvertement… » Le récit d’une infirmière en réanimation COVID-19, au cœur de la crise sanitaire

Pendant que la France entière avait les yeux braqués sur la courbe de mortalité du coronavirus, Julie, infirmière dans l’un des principaux hôpitaux de l’AP-HP (Assistance Publique - Hôpitaux de Paris), était en “première ligne”. Confinée dans son appartement le soir et en salle de réanimation COVID le jour, elle a passé un mois et demi au cœur même de la crise sanitaire. Quelques jours après le déconfinement, elle accepte de raconter ce qu'elle a vécu, les souvenirs qu'elle en garde et ses espoirs pour le futur du système public de santé.
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Bonjour Julie, avant tout, comment vas-tu ?

Aujourd’hui ça va – répond elle en souriant – mais ces deux mois ont été vraiment difficiles. Je n’ai pas été malade donc je ne vais pas me plaindre mais je pense que je vais garder un souvenir difficile de tout ça. Des choses positives aussi mais dans l’ensemble ça a été dur. Maintenant je n’ai qu’une envie, c’est de partir de Paris et respirer un peu.

Quel a été ton rôle pendant ces deux mois ?

J’étais dans le service de réanimation. À la base je travaille en chirurgie digestive mais quand la crise a commencé et que mon hôpital est devenu “référent COVID”, je me suis portée volontaire pour la réanimation.

Tu étais formée pour ça ?

Pas du tout. Je n’avais jamais fait de réa, je n’avais jamais vu la réa, je n’avais jamais vu de patients intubés, ventilés, de gens dans le coma… J’ai du retrouver une nouvelle équipe, un nouveau service, de nouvelles spécialités, c’est un changement radical ! Au début j’étais vraiment dans le cliché, même débrancher une prise, je n’osais pas. Imagine que je débranche le respirateur ! Le truc à la con…comme dans les films quoi.

Dans mon service aucune des infirmières ne venait de la réanimation mais heureusement la plupart d’entre elles étaient anesthésistes et connaissaient déjà les respirateurs. Elles ont pris le temps de tout m’apprendre, au moindre soucis tout le monde courait vers moi, je me suis sentie vraiment soutenue et je dois dire que ça m’a aidé à gérer le stress. J’ai appris très vite. Vers la fin de la deuxième semaine, je pouvais gérer mon patient toute seule sans trop de problèmes. 

Concrètement, c’est quoi un service de réanimation COVID?

Tu entres dans cette pièce dans ta tenue COVID, tu vois cinq patients allongés sur leur lit, plongés dans un coma artificiel et reliés à des respirateurs par d’énormes tubes. Tu as vraiment l’impression de voir des corps morts maintenus en vie par des machines. Autour d’eux, il y a des écrans partout. Dans la pièce, il y a un médecin et un interne (étudiant en dernière année de médecine) pour gérer le service et une infirmière pour chaque patient ce qui est assez rassurant. D’habitude en chirurgie j’ai entre huit et dix patients par jour alors qu’ici, je passe 12 heures sur la même personne, c’est assez fou. En fait mon rôle est de maintenir le patient en vie et d’appeler le médecin réanimateur au moindre problème.

C’est quoi la tenue COVID ?

Une blouse de travail classique, assez épaisse, une autre blouse spéciale, un peu plus légère, qui part du cou, te sert les poignets et descend jusqu’aux jambes, et le tablier. Tu as une triple épaisseur. Ensuite tu as deux paires de gants, le masque FFP2, une charlotte de bloc qui descend dans la nuque et les lunettes (une sorte de masque de plongée). Entre nous on appelait ça la tenue de cosmonaute, en gros tout ton corps est couvert. Ton visage est marqué par le masque FFP2 et quand tu le portes trop longtemps, tu as l’impression de re-aspirer ton CO2, tu as la tête qui tourne… Je t’assure que après douze heures d’affilée la dessous, tu crèves. 

On essayait de faire des relais histoire que chacune sorte un peu du SAS pour prendre l’air et boire un peu d’eau. Et puis y retournait à tour de rôle.

Revenons sur les débuts de la crise. Quelle était l’atmosphère à l’hôpital au début du mois de mars ? Et dans ton service ?

Au début ça a été super stressant, c’était vraiment une ambiance particulière. On parlait beaucoup du COVID, on savait que ça allait arriver mais c’était encore loin. L’hôpital était déjà en train de changer, il y avait beaucoup de stress. En fait tu ne savais pas à quoi t’attendre.

Le 6 mars ils ont déclenché le plan blanc (plan d’urgence dans les hôpitaux, pour plus de détails, voir ici) et ont déployé toutes les équipes. On était très nombreuses dans l’hôpital. On sentait bien que la direction ne savait pas du tout quoi faire, le matin on avait une information, deux heures plus tard il y avait une réunion de crise et tout changeait. L’après-midi, une autre réunion de crise et tout changeait encore, un bordel géant. On recevait dix informations dans la journée qui étaient parfois à l’opposé l’une de l’autre. En plus de ça, on écoutait les médias et on se disait que c’était vraiment la guerre. On regardait les pays voisins et on se disait : “Voilà ce qui va nous arriver, faut être prêtes.” On sentait que les supérieurs étaient perdus, ce qui normal bien sûr, mais c’était très anxiogène. Au bout de quelques semaines, on a commencé à être mieux organisées.

Au début du mois d’avril, on nous a dit que les hôpitaux étaient au bord de l’implosion, concrètement, ça veut dire quoi ?

On ne s’en sortait plus. C’était horrible. En gros tu savais qu’aux urgences, quelqu’un allait arriver toutes les dix minutes en détresse respiratoire. Tu voyais des gens de tout âge qui arrivaient et tu ne savais pas où les mettre. Il n’y avait plus de place. Comme nous a expliqué le médecin réanimateur, on est parfois arrivées au stade où entre un patient de 50 ans et un autre de 70 ans, le choix est vite fait… C’est horrible. 

Et donc celui de 70 ans, on en fait quoi ?

On va l’aider à finir ses jours.

J’ai une copine aux urgences qui a vraiment vécu ça. Le médecin pose des questions comme: “Êtes-vous autonomes? Je vois que vous avez une canne, êtes-vous capable de faire vos courses vous même?” Et en fonction des réponses, certains iront en réanimation, d’autres non. Moi je n’ai pas vécu ces choix là, j’ai de la chance mais je sais que mes collègues n’étaient pas préparées à ça.

Au bout d’un moment, il y a eu les transferts de patients vers la Bretagne, vers Bordeaux etc… Pour désengorger un peu la région parisienne. En réanimation on a vraiment eu cette sensation de “On s’en sortira jamais…” 

Et puis au final ça s’est calmé, comme quoi le confinement a été efficace.

Tu travaillais à quel rythme en réanimation ?

Douze heures par jour. Deux jours de travail, deux jours de repos. C’était assez carré, j’avais un vrai rythme de vie. La veille tu te dis : “Ok, tu vas y arriver, dans deux jours tu es en repos.” Tu sais que tu te lances dans deux jours intenses. Quand la pire période COVID est arrivée, j’avais vraiment l’impression d’aller sur le champ de bataille. Le pire c’est que tu te bats pour ton patient, tu veux tout faire pour qu’il survive mais tu sais que statistiquement, il y a 80% de chances qu’il meure… Ensuite les médecins ont commencé à mieux comprendre le virus mais au début en réanimation, c’était 80% de mortalité. 

Par rapport à mon patient, on se disait qu’il avait peu de chances de s’en sortir. Les jours passait et on avait de moins en moins d’espoir, jusqu’au moment où il a bougé le doigt. Et là c’est une émotion folle, il te serre un peu la main et limite tu as la larme à l’oeil. Et puis cette maladie de merde… D’un coup ça part mal et puis voilà, un matin j’arrive à l’hôpital et on me dit qu’il est mort deux heures plus tôt.

Donc quand tu n’es pas formée à ça et que tu arrives là dedans, c’est vraiment intense. Il y a un stress permanent. Après je dois dire que j’ai eu de la chance parce que la réanimation était le service dont tout le monde parlait. On était au centre de l’attention donc on a été gâtées, les cadres venaient nous voir, on recevait des petits cadeaux, de bon repas etc… On avait l’impression d’être sur le pire des champs de bataille mais on se sentait soutenues. En fait on était mieux loties que dans beaucoup d’autres services.

Quels autres services par exemple ?

J’ai une copine qui était en “post-urgence COVID”. C’est là qu’on met les gens qui ont le COVID mais qui ne seront pas réanimés. Du coup tu les accompagnes à la mort.

Ma copine avait deux ou trois décès par jour ! Elle entassait les corps… C’est quelque chose d’horrible. Chaque soir elle m’appelait en pleurs. Moi j’avais un patient maintenu en vie artificiellement mais c’était le même pendant un mois tandis qu’elle, elle a vu des décès tous les jours. Et puis elles avaient des problèmes de matériel, elles étaient beaucoup moins soutenues que nous.

Aux infos on a beaucoup entendu parlé de ces problèmes de matériel…

C’est vraiment grave. En réanimation, comme le patient est endormi pendant des semaines, t’es obligée de le mettre sur un matelas spécial, à air, pour faciliter la circulation du sang. Pendant le pic COVID, il n’y en avait plus, tu étais obligée de “gigoter” un peu la personne pour que le sang circule. Les patients se retrouvaient avec des escarres partout (des nécroses dues à un alitement prolongé et à la non-circulation du sang). Ça leur faisait des trous dans le mentons, sur les fesses, sur les talons, même en les bougeant régulièrement. Ça ajoute des souffrances au patient, tout ça parce qu’il n’y a pas assez de matelas.

Et puis il y a eu le manque de masques. Au début ça a été épouvantable. Juste avant la crise, il y avait encore des visites à l’hôpital et on a eu une quantité astronomique de vols, de la part des visiteurs comme du personnel. Les gens volaient des masques et des solutions hydro-alcooliques. On a commencé à les mettre sous coffre. D’ailleurs encore aujourd’hui c’est compliqué, on doit tout compter, on est ric-rac. Normalement les masques chirurgicaux ont une durée de vie de 4 heures mais quand la pénurie a commencé, on nous a dit qu’ils pouvaient durer jusqu’à 8 heures, comme par hasard, dès qu’il y a plus de matériel… Nos cadres nous disaient que c’était les nouvelles recommandations… Ne nous prenez pas pour des connes non plus. Le pire, c’est quand j’étais en réanimation, on a eu des masques FFP2 périmés depuis 2001 ! On te disait que c’était l’élastique qui était périmé… De toute façon tu n’as pas trop le choix, tu y vas, c’est comme ça.

On a manqué de blouses aussi, dans notre SAS COVID ça allait encore mais dans d’autres services, j’ai des collègues qui gardaient la même blouse toute la journée alors que normalement, c’est une blouse par patient. En fait, tu arrivais au boulot le matin et tu te disais: “J’espère qu’aujourd’hui j’aurai des gants, j’espère qu’aujourd’hui j’aurai des masques…

On est censé être en France non ? Un pays avec un bon système de santé… Et tu te retrouves à manquer de tout, à utiliser du matériel périmé et en plus on te ment ouvertement. C’est surtout ça le problème, tu sens que tu es juste un pion parmi d’autres. Ils ont besoin de toi et ils t’envoient. Ils savent que tu sera là de toute manière.

Même pendant le corona, tu n’as senti aucune considération de la part des cadres ?

Comme j’ai dit, pendant les semaines de crises, ils venaient nous voir de temps en temps en réanimation parce qu’on était au centre de l’attention mais maintenant que tout est fini, tu n’as pas un remerciement, rien. Je ne dis pas que je veux être prise dans les bras en mode : “Wow t’as été géniale !” mais un minimum de reconnaissance quoi. Alors oui, on est du personnel paramédical et oui on va aider quand il le faut mais ça reste difficile. J’ai passé deux mois toute seule enfermée dans mon appartement, loin de ma famille, comme tout le monde bien sûr, mais quand tu fais tes 12 heures de travail par jour à l’hôpital, ce n’est pas vraiment le même confinement. La veille de reprendre le travail je n’arrivais pas à dormir ni à manger à cause du stress. Fallait y aller et prendre cher. Par exemple, celles qui avaient plusieurs décès par jour, elles voyaient les gens mourir seuls, elles mettaient les corps dans des vieux sacs, c’est glauque. Tu n’es pas préparée à ça… tu le supportes comme tu peux. Quand je suis revenue dans mon service après le corona, il n’y a pas eu un seul “Comment ça va ? Comment tu te sens ? Merci d’avoir fait ça.” Vraiment rien quoi. Peut-être que ça s’est fait dans d’autres services mais chez moi rien.

Il n’y a eu aucun soutien psychologique mis en place pour les soignants ?

Dans mon service il y avait une psychologue qui passait de temps en temps pendant le travail. Elle faisait le tour en demandant si ça allait mais quand je suis en train de bosser je ne vais pas commencer à dire : “Je stresse beaucoup, ça va pas trop…” Donc tu réponds : “Oui oui, ça va”. Tu es devant tous tes collègues, tu es devant ton patient qui est au bord de la mort, tu n’as pas forcément envie de parler de toi. 

Quand tu rentrais chez toi le soir ? Dans quel état étais-tu ?

Je peux te dire que tu es comme un mort vivant. Tu as passé douze heures debout dans les conditions que j’ai décrites et tu es au bout du rouleau. Tu arrives chez toi et tu psychotes, tu as l’impression d’être un coronavirus ambulant. J’avais créé un petit espace dans mon appartement spécial COVID pour jeter mes vêtements contaminés et ensuite j’allais tout de suite à la douche. Ma famille était assez inquiète donc je les appelais presque tous les jours. C’est particulier parce que d’un côté tu voudrais être rassurée mais en même tu n’as pas envie de faire paniquer tout le monde. Ce sont des coups de fils qui font du bien mais parfois c’est un peu bizarre de rassurer les gens alors que c’est toi qui n’en peux plus. Donc j’appelais ma famille, je dinais et j’allais me coucher directement. 

Tu terminais ta journée à 19h30, tu as dû entendre les applaudissement. Ça t’a fait quoi ?

Au début ça m’a touché. Je me disais “Enfin un minimum de considération ! Ça fait presque un an qu’on multiplie les grèves et les manifestations pour alerter la société sur nos conditions de travail et tout le monde s’en fout. Pour une fois, on est sous le feu des projecteurs !” 

Dans mon immeuble, tout le monde applaudissait, ils mettaient de la musique, je trouvais ça mignon mais quand je voyais les mêmes personnes installer des canapés dans la cour, dîner les uns chez les autres… Tu te dis que c’est un peu du foutage de gueule parce que nous derrière on ne s’en sort pas à l’hôpital. Ça a fini par m’énerver, à la fin je n’applaudissais même plus et je me barricadais chez moi. Maintenant que le 11 mai est passé, je ne sais pas si les gens applaudissent encore mais ils doivent savoir qu’à l’hôpital, ça reste tendu.

En fait j’espère surtout qu’on va être un peu mieux considérées dans les prochains mois. Ils nous promettent une prime, personnellement je trouve que je suis censée la mériter mais je sens déjà qu’il va y avoir plein de clauses particulières et que je ne vais pas l’avoir en entier. À tous les coups ils vont ajouter des conditions. Par exemple : ils nous ont offert des parfums, c’est sympa. J’ai une collègue qui a eu le COVID, elle a dû se mettre en arrêt pendant quelques temps et ils lui ont dit “Ba non tu étais en arrêt, tu n’auras pas de parfum !

En réalité ce n’est pas une question de parfum mais c’est le principe, elle a eu le COVID putain, elle est pas partie en vacances. Comme si on n’avait pas le droit de tomber malade, on reste des humains, merde. Je te jure on nous prend vraiment pour des merdes. Moi je m’en fout de cette prime, je veux que nos salaires soient réévalués. (Les salaires des infirmières en France sont parmis les plus bas d’Europe. Au sein de l’OCDE, la France se classe 22ème sur 32.)

Au moins avec cette crise sanitaire, la population nous voit un peu plus. Il paraît qu’on est les héros de la nation mais j’attends de voir si les gens vont vraiment se battre pour nous… Je sens qu’après la prime ils vont se dire “C’est bon ils ont eu leur prime, tout va bien”. J’ai peur que le soutien se perde.

Et au sein de l’hôpital, maintenant que tu as repris ton travail normal, tu as l’impression que certaines choses ont changé ?

Pendant la crise on recevait des repas par exemple. Maintenant c’est fini. On ne demande pas des trucs de fou mais avoir à manger quand tu travailles, ça parait le minimum.

Vous n’avez pas de repas ? Pas de ticket restaurant ?

Tu dois emmener ton propre repas. Le problème c’est qu’on bosse pendant 7 heures et demi et ils considèrent qu’on n’a pas besoin de manger. Quand les patients ne mangent pas leur plateau, tu peux récupérer leur bouffe mais sinon tu ne manges pas. Tu n’as pas le temps. Parfois ils nous offrent des collations comme un morceau de pain, un morceau de fromage et un yaourt. Autant te dire que c’est la fête. Des fois c’est un pain et un beurre. Un pain et un beurre ! C’est du manque de respect.

Par contre pendant le COVID on a eu des choses sympas. Un jour on a reçu de la San Pellegrino, on était refaites ! Quand tu y penses, c’est quand même bizarre d’être trop contente pour une bouteille de San Pellegrino…

Bref ça reste un détail. Le problème à l’hôpital c’est cette course à la rentabilité. C’est quand même étrange de faire de la rentabilité sur la santé des gens. Par exemple, dans l’idéal il faudrait qu’une infirmière ait six ou sept patients au maximum tandis qu’en réalité c’est plutôt dix ou douze. Ils estiment que je peux m’occuper de dix patients dans un état critique. En fait tu ne t’en sors pas. Tu n’as pas le temps de parler au patient. Tu entres dans sa chambre, tu lui poses ses médocs et tu passes au suivant. C’est l’usine. Tu te sens mal parce que ton travail n’est pas optimal, tu n’es pas satisfaite de toi-même et tes supérieurs ne te considèrent pas. 

Depuis des années on essaye de se battre en disant que dix patients pour une infirmière c’est trop et que c’est même dangereux pour les patients. En ce moment par exemple, vu que le COVID s’est calmé mais qu’il y a toujours autant d’effectif, on en est à cinq ou six patients chacunes. Pour une fois j’ai pu discuter avec un patient, le truc qui n’arrive jamais ! Il ne faut pas oublier que c’est des gens qui sont malades. Il y a beaucoup de cancers, des gens avec des cicatrices partout, le ventre déchiqueté… Et à part quelques petites visites de temps en temps, ils voient personne. Les gens te le disent qu’ils se sentent seuls. Au final, le manque de respect pour les soignants est un manque de respect pour les patients aussi, ça va ensemble. 

Concrètement je ne demande rien d’incroyable, juste de pouvoir passer un peu de temps avec mes patients et d’être un peu mieux payée. 

Tu gagnes combien ?

Je touche 1840 euros nets. Quand j’ai commencé, il y a trois ans, je gagnais 1750, c’était bien ! Par contre ça reste bloqué. J’ai une collègue de 45 ans qui est là depuis ses 25 ans, elle touche 2150. En 20 ans, elle a gagné 300 euros.

Pour finir, est-ce que tu retiens des choses positives de cette période de COVID-19 ?

Bien sûr. On a travaillé dans des conditions extrêmes mais en même temps c’était très intéressant. J’ai appris plein de choses et j’ai rencontré beaucoup de monde. On était sous pression mais pas déprimées non plus, tout le monde se montrait volontaire, solidaire, l’équipe était vraiment soudée. Ce qui est beau c’est que beaucoup de soignantes se sont portées bénévoles pour venir nous aider. Il y a même une femme qui est venue en renfort de Marseille pendant quelques semaines. 

En fait quand j’y étais, j’avais l’impression que ça ne s’arrêterait jamais et maintenant, ça me parait déjà loin. Je vois que les gens sortent dans la rue et reprennent leur vie, c’est passé très vite. Par contre j’ai peur de la seconde vague, je n’ai pas envie que ça recommence.

D’ailleurs par rapport aux annonces de l’État, je trouve que rien n’est clair. Tu ne comprends jamais vraiment ce qu’il se passe. C’est trop bizarre tout ce truc…

Par exemple, je pense qu’il aurait fallu des vidéos officielles sur le port du masque et le lavage des mains. Il y a des vrais technique, ça ne s’improvise pas. On dirait que rien n’a été fait officiellement, en tout cas moi je n’ai rien vu et ça me désole.

Nous sommes sur le canal Saint-Martin, dans le Xème arrondissement de Paris, un groupe de policiers vérifie que personne ne consomme d’alcool. Ironie du sort, au moment précis où Julie parle du port du masque, l’un d’entre eux rabaisse le sien sous son menton pour parler aux gens…

Un mot de la fin ?

Je voudrais juste rappeler ces deux chiffres : en France, 71% des infirmières et 91% des aides soignantes sont des femmes. Et pourtant, il parait que le matériel a été testé sur des hommes, les masques sont adaptés à des visages d’hommes etc… Je pense aussi aux caissières dans les supermarchés, finalement j’ai l’impression que c’est les femmes qui ont été en première ligne pendant cette crise. 


Note de l’auteur : Dans cet article a été prise la liberté orthographique de féminiser les accords. Considérant l’écrasante majorité de femmes dans les hôpitaux et dans les métiers du soin en général, il semblait inapproprié, sexiste et même inexact de masculiniser le discours, n’en déplaise à l’Académie Française et aux autres. À l’avenir, la règle de la majorité sera utilisée car elle semble être la plus juste. En cas d’égalité, j’alternerai au choix entre le masculin et le féminin, accorderai la phrase en fonction du dernier sujet cité ou utiliserai l’écriture inclusive.

Pour suivre le combat du personnel hospitalier, rendez-vous sur la page du Collectif Inter Hôpitaux.

Pour comprendre plus en détail la situation décrite par Julie quant à l’état des hôpitaux avant l’arrivée du COVID-19, lire l’article “Nous assistons à la mort de l’hôpital public” publié en décembre 2019 sur La Eiffel.

Crédit image : Abhilash Jacob

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Cet article a 2 commentaires

  1. Maithe

    Elle a tout dit.
    Période qui nous marquera tous

  2. Servane

    Merci Julie pour ce témoignage. Respect pour ton dévouement et je comprends parfaitement ton énervement face aux comportements à risque, égoïstes, stupides des personnes qui ne respectent pas les gestes barrière, le port du masque, la distanciation et qui ont déjà l’impression que c’est fini. Bravo à toi et tes collègues et je croise les doigts pour que la revalorisation des salaires et conditions de travail des infirmières soient vraiment revalorisés rapidement.

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