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“Dans une société libre, ne rien faire, c’est approuver” : Noam Chomsky, indigné jamais résigné

C’est l’image d’une société cruelle et divisée qu’a dépeinte le professeur Noam Chomsky, invité à s’exprimer par les étudiants de Cambridge. Consterné par les ravages du néolibéralisme, il tente de trouver des pistes de réflexion pour l’avenir tout en insistant sur la nécessité d’agir. Un entretien dense, complet et lucide mais non dénué d’espoir.
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Linguiste et philosophe nord-américain, Noam Chomsky a enseigné pendant plus de soixante ans dans l’une des plus prestigieuses universités au monde, le M.I.T. (Massachusetts Institute of Technology). La guerre, la paix, l’intelligence, la créativité, l’humanité, les sciences sociales… Ses sujets de prédilection dépassent très largement la linguistique. Avec plus de 30 livres et 700 articles, il est l’un des auteurs universitaires les plus cités au monde.

Très connu pour son activisme politique et notamment sa critique de la politique étrangère américaine (notamment lors de la guerre du Vietnam dont il est l’un des principaux opposants), Chomsky considère que le mot « terrorisme » permet aux gouvernements de se dédouaner de la dimension terroriste de leurs propres politiques. Fervent défenseur de la liberté d’expression, Noam Chomsky, qui se définit lui-même comme un anarchiste socialiste, est reconnu comme l’un des plus grands intellectuels vivants.

Le 12 mai dernier, il était invité par la Cambridge Union Society, un espace de débat des étudiants de l’Université de Cambridge, pour réfléchir aux enjeux actuels des politiques américaine et mondiales en période d’épidémie du COVID-19. 

Au vu des circonstances, l’interview s’est tenue par webcam interposée et c’est dans le décor de son bureau que l’homme de 91 ans a accueilli les 30 000 personnes présentes pour suivre ce live

Le poids des années de recherche et d’activisme politique se fait sentir dès les premières phrases. Derrière son épaisse barbe blanche, Chomsky parle lentement mais avec ardeur. D’après lui, la pandémie du COVID-19 et ses conséquences sont en corrélation directe avec les dérives de l’économie de marché.

Noam Chomsky : “À la mi-janvier, les chercheurs chinois ont envoyé la séquence génomique du COVID-19 au monde entier. Certains pays d’Asie et d’Océanie ont immédiatement réagi et la situation a été sous contrôle assez rapidement. En Europe, cela a pris plus de temps mais la plupart des gouvernements ont fini par bouger, avec les résultats que l’on connaît. Le pire d’entre-eux a été le Royaume-Uni, qui a attendu le dernier moment pour reconnaître l’évidence. Aux États-Unis ? C’est arrivé encore plus tard…”

Nombre de personnes décédées à cause du COVID-19 dans le monde au 26 mai 2020 (source : Statista)

D’après Chomsky, la logique sous-jacente saute aux yeux : c’est celle du néolibéralisme. Au plus les gouvernements souhaitent maintenir leur activité économique, au plus tard ils prennent des mesures contre l’épidémie. Sur le long terme, le constat est le même : les pays ayant réduit leurs dépenses de santé et de protection sociale sont les mêmes qui ont subi de plein fouet les dégâts du coronavirus. 

N.C. : “Prenons le gouvernement Trump. Dès son arrivée au pouvoir en 2017, il a réduit le budget des Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC) et du Service de Santé Publique (USPHS). En février dernier, pendant que la pandémie faisait rage dans le monde entier, il disait que ce n’était qu’une grippe et continuait à faire des coupes budgétaires dans la santé (à hauteur de 16% dans les CDC). Pourquoi ? Car il est au service des grandes fortunes américaines, dont il fait lui-même partie, et ces gens n’ont aucun intérêt à investir dans la santé publique.”

“Il n’y a aucun profit à faire sur l’anticipation d’une pandémie qui arrivera dans cinq, dix ou cinquante ans…”

Le chercheur revient sur l’épidémie de SRAS, un autre coronavirus qui avait fait environ 800 morts dans le monde en 2003. Cette épidémie avait été mieux contenue que celle du COVID-19 mais Chomsky rappelle qu’à l’époque déjà, les scientifiques alertaient sur les fortes probabilités d’apparition d’autres virus dans les décennies à venir. 

N.C. : “On savait déjà qu’il y en aurait d’autres. Mais savoir n’est pas suffisant, il faut agir. Seules deux entités ont les moyens de se battre contre de tels phénomènes : les grandes entreprises pharmaceutiques et les gouvernements. 

“Les géants de l’industrie pharmaceutique ont atteint des niveaux de richesse jamais égalés auparavant. Ils ont des ressources colossales mais sont bloqués dans des logiques capitalistes de maximisation du profit et il faut comprendre qu’il n’y a aucun profit à faire sur l’anticipation d’une pandémie qui arrivera dans cinq, dix ou cinquante ans.

“Il y a une autre option, celle de l’intervention des gouvernements. Ils pourraient mettre en place des mesures de prévention mais eux aussi sont paralysés par la course néolibérale. Nous suivons un chemin tracé dans les années quatre-vingt où quelqu’un comme Donald Reagan disait : “The government isn’t the solution. The government is the problem” (Le gouvernement n’est pas la solution, le gouvernement est le problème). Pour faire simple, voilà comment fonctionne le capitalisme : les décisions importantes sont retirées de l’arène publique, où les citoyens ont de l’influence, et sont mises entre les mains d’entités privées, non redevables, où les citoyens n’ont pas voix au chapitre.”

Observateur de la politique américaine depuis les années cinquante, Chomsky va même plus loin. Dans ce qu’il appelle cette “version sauvage du capitalisme”, la puissance publique se mettrait même volontairement au service du corporate power, le pouvoir privé. Il détaille en effet comment les projets de recherche, initialement financés par de l’argent public, sont remis aux entreprises pour être finalement introduits sur le marché.

N.C. : “Aux États-Unis, la recherche se fait presque toujours derrière la façade militaire car c’est ainsi que l’on obtient l’approbation du Congrès. Tout ce que l’on utilise de nos jours : les ordinateurs, les satellites, internet etc… provient de l’armée américaine. Celle-ci a également joué un rôle significatif dans le développement de plus de la moitié des vaccins inventés au cours du siècle dernier. Cela veut dire que ces inventions et ces vaccins ont été financés par de l’argent public, avant d’être remis entre les mains des entreprises qui les ont développés et commercialisés.”

“Le Parti Républicain est selon moi la plus dangereuse organisation dans l’histoire de l’humanité”

Le chercheur insiste tout au long de l’interview sur les dégâts provoqués par la doctrine néolibérale. D’après lui, les erreurs faites par l’administration Trump face à l’épidémie du COVID-19 sont du même ordre que celles faites par l’ensemble des gouvernements dans la lutte contre le réchauffement climatique à savoir, des choix de court terme exclusivement guidés par la recherche du profit. 

N.C. : “Le Parti Républicain s’emploie à éliminer toute forme de régulation. Sauver l’environnement ? Encadrer le marché de l’armement ? Cela n’intéresse pas ses électeurs. Regardez l’influence que ce parti a eue sur le monde. C’est selon moi la plus dangereuse organisation dans l’histoire de l’humanité.”

Vous avez commencé à enseigner en 1955. Après plus de soixante ans de carrière, est-ce que certaines de vos convictions politiques ont changé ? Votre regard a-t-il évolué ? Et si oui, de quelle manière ?” demande le journaliste de Cambridge.

N.C. : “J’apprends des choses tous les jours mais je ne pense pas que ma vision du monde ait radicalement changé. Par contre, je reconnais que je n’avais pas prévu le niveau de sauvagerie du monde actuel. Je ne m’attendais pas à ça. Je pense par exemple à la façon dont Reagan et Thatcher ont détruit le syndicalisme dans les années quatre-vingt. Je pense aussi aux milliards de dollars volés à la collectivité et dissimulés dans les paradis fiscaux. Dans les années quatre-vingt cela n’existait pas, c’était illégal mais Reagan a supprimé ces lois. Ensuite Clinton est arrivé, il avait beau être démocrate, il a véritablement ouvert les vannes de l’évasion fiscale. Aujourd’hui avec Trump, c’est pire que tout. En fait, la puissance publique se prive elle-même de son pouvoir au profit des patrimoines privés concentrés, je ne me rendais pas compte que ça arriverait, j’étais peut-être naïf.”

« For public, not for profits »

La dichotomie entre les “riches et puissants” d’un côté et le “peuple d’en bas” de l’autre est très récurrente dans le discours de Noam Chomsky, qui n’hésite d’ailleurs pas à parler de “guerre de classes”. 

N.C. : “Maintenant il y a deux voies à suivre: celle de la richesse privée qui nous emmènera dans un monde post-pandémie encore plus brutal, ou celle de la démocratie, du contrôle des institutions, de la lutte pour les droits, avec des programmes orientés vers le public et non vers le profit (“for public, not for profits”).”

D’après Chomsky, cette deuxième voie trouve son incarnation dans “L’Internationale Progressiste” (Progressive International), un mouvement qui rassemble des personnalités telles que le sénateur américain Bernie Sanders, l’ex-ministre des finances grec Yanis Varoufakis ou encore la journaliste Naomi Klein. Cette initiative a été lancée en 2018 par Diem25 (un mouvement qui essaye d’approfondir la démocratie au sein de l’Union Européenne) et par l’Institut Sanders avec pour objectif de “rassembler les forces progressistes du monde entier”.

N.C. : “Nous en sommes encore au début mais un véritable mouvement international se met en place. Le but est de poser les bases d’un internationalisme sain, mutuel et progressiste, qui serait capable de dépasser le néolibéralisme. Le but n’est pas de revenir en arrière mais d’avancer et de faire mieux qu’avant. Nous savons que c’est possible mais cela dépendra de l’engagement des citoyens au niveau mondial.”

En face ? Il y a l’autre voie. 

N.C. : “Vous voyez le chaos dans l’administration Trump depuis le début de son mandat ? Il est difficile de trouver une quelconque cohérence et pourtant il y en a une. Celle-ci est incarnée en la personne de Steve Bannon.”

Ancien directeur de la campagne présidentielle de Donald Trump et conseiller stratégique à la Maison Blanche, Steve Bannon, a longtemps été considéré comme l’homme de l’ombre du président. Chomsky utilise trois mots pour résumer la pensée de Steve Bannon : réactionnisme, dureté et rejet de l’autre. Connu pour ses thèses conservatrices et nationalistes, Bannon est un fervent soutien de plusieurs personnalités ou mouvements de droite radicale et d’extrême droite dans le monde. D’après Noam Chomsky, de nombreux pays suivent aujourd’hui la voie tracée par Bannon lorsqu’il était conseiller à la Maison Blanche : le Brésil de Jair Bolsonaro, le Royaume-Uni de Boris Johnson, la Hongrie de Viktor Orbàn, la Slovénie de Janez Janša, la Belgique du Vlaams Belang et de la NVA, Israël de Benjamin Netanyahu, l’Égypte d’Abdel Fattah al-Sissi, l’Inde de Narendra Modi etc…

Voilà donc les deux scénarios envisagés par Chomsky : le progressisme internationaliste d’une part, le conservatisme identitaire de l’autre. Le tout sur un fond de réchauffement climatique, surveillance de masse et menace de guerre nucléaire…

“Le monde est plus civilisé qu’il ne l’était avant. Les jeunes ont tendance à l’oublier.”

Visiblement conscient d’avoir dressé un tableau pour le moins sombre de la situation, le chercheur s’empresse d’ajouter que des changements pourraient advenir plus vite que prévu et qu’à cet égard, il est hors de question de rester passif.

N.C. : “Tout ce que je peux vous dire, c’est que les riches et puissants de ce monde sont nerveux, très nerveux. Ils sentent que les gens commencent à se réveiller et que tout pourrait basculer très rapidement. L’Histoire nous en donne un exemple : au début des années vingt, aux États-Unis, le syndicalisme était totalement écrasé par le pouvoir privé et le Parti démocrate était pratiquement mort. En 1929, la Grande Dépression est arrivée, ce fut terrible mais le pays s’est relevé. En 1934, les démocrates sont revenus beaucoup plus forts et ont lancé un programme de relance économique par des investissements publics massifs et une politique sociale forte (le “New Deal”). Cela a fonctionné et nous sommes sortis de la crise. En cinq ans, tout a basculé. D’autres pays ont réagi différemment à la crise de 1929 : dans les années vingt, les Allemands étaient à la pointe du monde occidental et en l’espace de dix ans, ils sont passés du sommet à l’enfer… Il ne faut pas l’oublier.”

Chomsky oublie de mentionner que les Allemands sortaient alors perdants de la Première Guerre Mondiale, ce qui les aurait très probablement empêchés de mettre en place un “New Deal”, pour autant qu’ils en aient eu l’intention. Cela dit, son exemple reste pertinent dans un contexte critique tel que le nôtre. Il précise cependant que la situation des années trente, bien que présentant certaines similitudes, n’est certainement pas celle d’aujourd’hui.

N.C. : “Le monde est plus civilisé qu’il ne l’était avant, les jeunes ont tendance à l’oublier. Prenez les États-Unis il y a cinquante ans. Nous avions des lois ségrégationnistes que même les nazis n’osaient pas appliquer. Idem pour les droits des homosexuels. Rappelez-vous que le Royaume-Uni a quand même persécuté l’un de ses héros de la Seconde Guerre Mondiale, l’homme qui avait déchiffré le code des Allemands, l’un des plus grand mathématiciens du XXème siècle, car il était homosexuel.” 

L’homme dont parle Chomsky est Alan Turing. Durant la Seconde Guerre mondiale, il a joué un rôle majeur en déchiffrant le code secret de communication de l’armée allemande. Poursuivi par la justice britannique pour homosexualité, il choisit, pour éviter la prison, la castration chimique par prise d’œstrogènes. Il fut retrouvé mort par empoisonnement au cyanure le 8 juin 1954 dans la chambre de sa maison.

N.C. : “Ça c’était le Royaume-Uni des années cinquante. Dans le reste du monde ? C’était pareil. Les droits des femmes ? Inexistants. L’environnement ? Jamais entendu parler…

“Depuis lors, beaucoup de choses ont évolué, beaucoup de batailles ont été gagnées. Attention, il n’y a pas eu de cadeau, elles ont été gagnées. Je pense qu’il faut prendre le temps de réfléchir à tout ça. Nous avons le choix d’agir. Tant que nous sommes passifs et conformistes, les maîtres poursuivront leurs objectifs et créeront le monde qu’ils désirent. Dans des sociétés libres comme les nôtres, ne rien faire, c’est approuver.”

Note de l’auteur :

En 1988, Noam Chomsky publie “La Fabrique du Consentement” où il cherche à révéler les processus par lesquels les médias tendent à enfermer les sociétés démocratiques dans un carcan idéologique. Il montre comment ils inondent l’électorat sous un flot d’informations beaucoup trop dense pour qu’il puisse servir de support à la réflexion et qui conduit à des analyses à sens unique, fondées sur des présupposés jamais remis en question. Démystifiant la prétendue neutralité des médias, Chomsky dévoile leur servilité envers le pouvoir. Un excellent documentaire a été consacré à cet ouvrage et je ne peux que le recommander. Voir ici.


Biographie de Noam Chomsky : http://www.toupie.org/Biographies/Chomsky.htm

Crédit image : Andrew Rusk from Toronto, Canada

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