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Rose parmi les ronces, la vie de Masoud Jahed, artiste féministe en exil

Entre la musique traditionnelle, le féminisme militant et les persécutions politiques, l'artiste a résisté. De la scène musicale de Téhéran, jusqu'aux cités de Seine-Saint-Denis, Masoud Jahed n'a cessé de cultiver la poésie.
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Ici tout est gris. Sauf les graffs sur les murs et le ciel du mois de juin. C’est le genre de lieu où la précarité se sent immédiatement. Il n’y a rien hormis une boulangerie, un bar-tabac et de nombreuses tours HLM. Nous sommes dans le quartier de la Courtille, à Saint-Denis, en face du parc de la Courneuve. Comme l’écrivait France Culture l’année dernière, l’éloignement du centre-ville, le manque criant d’infrastructures et les nombreuses violences qui adviennent ici font de ce quartier « le symbole de l’abandon du 93 par l’Etat. »

L’une des tours abrite le Centre Romain Rolland, qui est géré par la société d’économie mixte Adoma, un organisme financé par l’État pour la gestion des demandeurs d’asile. L’immeuble accueille également un Centre d’Hébergement d’Urgence (CHU), un CHU-Hiver et une résidence sociale pour un total de 400 habitations. « C’est un concentré de toutes les misères en France » regrette un des employés d’Adoma.

L’entrée du Centre Romain Rolland

Au quatrième étage, une mélodie flotte à travers les fines cloisons qui séparent les “appartements”. Bâties au début des années 70, les habitations de 9 et 15m² étaient prévues pour les travailleurs immigrés, notamment en provenance d’Algérie. Rapidement, elles furent scindées par une paroi de contreplaqué afin de doubler la capacité de logement et d’augmenter les recettes, ce qui aboutit à des logements de 4,5 et 7m².

Cette mélodie contraste avec le lieu. Elle n’est issue ni du hip-hop, ni du raï, ni de la variété française. Elle n’est ni africaine, ni asiatique, ni américaine, ni électronique. Elle vient d’ailleurs. Elle est envoûtante, presque mystique. Aiguë sans être stridente, rythmée sans être binaire, cette musique s’apparente davantage à un discours qu’à une chanson. C’est un récit, une histoire. L’histoire de Masoud Jahed, maître iranien de Ney, exilé en Seine-Saint-Denis.

« Le Ney est l’un des plus anciens instruments au monde » explique Masoud, sérieux, presque pieux, en évoquant son instrument. En Persan le nom de cette longue flûte traditionnelle à cinq trous signifie le “roseau”. Ses premières traces au Moyen-Orient remontent à plus de 2 500 ans avant Jésus Christ. Au XIIIème siècle, le célèbre poète Persan, Rûmi, désignait le Ney comme le symbole sacré de « l’homme de bon esprit. »

Le Ney

« L’embouchure du Ney se place entre les deux incisives et la bouche du musicien devient une caisse de résonance » explique Masoud en montrant son instrument. « Cela lui donne des graves exceptionnelles par rapport à d’autres instruments à vent » ajoute-t-il. 

Ses yeux très noirs et ses sourcils épais lui donnent un regard intense, foncé, mais pas sombre. Bien habillé et soigneusement coiffé, l’homme a la cinquantaine mais son épaisse barbe blanche le vieillit de quelques années. 

En m’accueillant chez lui, la première chose que fait Masoud, après m’avoir proposé un café noir, est de me montrer les derniers livres qu’il a publié. Il s’agit d’une méthode d’apprentissage du Ney en trois tomes.

« J’étais professeur de Ney à l’Académie de Musique de Téhéran, j’ai publié ces livres en 2017, peu avant de quitter l’Iran » indique Masoud. Il me parle ensuite de ses albums et explique en avoir une trentaine à son actif, en solo ou avec sa femme. Trente albums ? Surpris, mon premier réflexe est de saisir mon téléphone pour lui demander : « Puis-je les trouver sur internet ? »

Il me fait signe de chercher et je trouve effectivement de nombreux albums signés Masoud (ou Massoud) Jahed sur Youtube et Spotify. Il m’invite également à consulter sa page Instagram où il partage régulièrement des extraits de sa musique avec plus de cinq mille abonnés. Impressionné, je lui fais part de mon admiration et le taquine : « Tu es le Michael Jackson iranien ! »

« Si tu veux » me répond-t-il en plaisantant, puis s’empresse de corriger : « Tu sais, je joue de la musique traditionnelle, je ne suis pas une grande star mais les Iraniens me connaissent. À l’époque, ma femme Sheida et moi avions un large public. Nos premiers albums étaient les plus vendus du pays et nous partions même en tournée à l’étranger. »

L’Italie, l’Allemagne, les Pays-Bas, la Suède, la France… Avec son groupe ou en solo, Masoud est passé partout. Son dernier concert dans l’Hexagone remonte à 2019, lors du festival Autres Rivages à Uzès où il était accompagné d’un autre musicien iranien, Abbas Bakhtiari. Sur le site du festival, Masoud est désigné comme “membre supérieur de la “maison de la musique” et maître Nayati, un titre attribué aux artistes reconnus par leur expérience et leur haut niveau de compétences”.

Que s’est-il passé ? Comment le maître Nayati, auteur et compositeur reconnu dans son pays, s’est-il retrouvé à vivre dans moins de 10m² dans la cité des Courtilles ? Pour comprendre, il faut remonter aux années 90 à Téhéran, la capitale de l’Iran.

L’artiste féministe

Masoud Jahed n’a pas encore 30 ans, il enseigne le Ney à l’Académie de Musique de Téhéran et commence à se faire connaître pour ses disques de musique traditionnelle iranienne. En plus de ses activités artistiques, le jeune homme est politiquement actif et proche de plusieurs groupes hostiles à la République Islamique, le régime en place. Son principal combat est celui de l’accès à la musique pour les femmes.

« Avant la révolution iranienne de 1979, pendant le régime Pahlavi, les femmes étaient autorisées à chanter et à jouer de la musique en public. Avec l’arrivée de la République Islamique, elles sont devenues femmes aux foyer et leur voix a été interdite à la radio et à la télévision » raconte Masoud. 

En effet, d’après la loi islamique iranienne, la voix féminine est source de péché car elle est susceptible de procurer du plaisir aux hommes. Les femmes sont donc autorisées à chanter dans une chorale mais il leur est interdit de le faire en solo.

Militant féministe, Masoud se bat contre cette injustice et exprime ses idées politiques à travers sa musique. Il enregistre de nombreux albums avec la voix de sa femme, malgré l’interdiction. 

« Je pense que le genre n’a aucun sens en musique et d’un point de vue artistique, j’aime beaucoup les voix féminines. Ma femme était une grande chanteuse et c’est ensemble que nous avons décidé de nous battre pour la cause féministe. À l’époque, nous étions avant-gardistes! »

Sheida et Masoud deviennent les porte-paroles du combat féministe sur la scène musicale iranienne. En 1992, avec six autres femmes, elles montent le groupe Kéréshmé et cinq ans plus tard, organisent le premier concert « par des femmes pour des femmes », au Vahdat Music Hall de Téhéran.

Les voix féminines étant interdites aux hommes, Masoud, pourtant chef d’orchestre et compositeur du groupe, ne put assister au concert. Il gardera cependant un très beau souvenir de cet événement : « C’était un acte politique fort » souligne-t-il, « un concert exclusivement féminin, c’était incroyable pour l’époque ! »

En 1998, le groupe partira même en tournée européenne avec une date notamment au Château de Versailles, une grande fierté pour Masoud. Avec Sheida, ils envisageront même de rester en France mais, par amour de leur pays, ils finiront par revenir.

« D’où est venu ton engagement politique ? »

« La musique n’est pas qu’une question d’amour. C’est aussi du combat et de la protestation. L’artiste est le représentant intellectuel, culturel et progressiste d’une société, il ne peut pas se taire sur les événement qui ont lieu dans son pays. Les femmes et les hommes doivent avoir les même droits et ce dans tous les domaines de la vie. En tant qu’artiste, il est normal que je me batte pour l’accès de tout le monde à la musique et à la culture. »

Interdiction de travailler

Avec le temps, l’exposition de Kéréshmé commence à déranger la République Islamique, qui prend la musique de Masoud comme une provocation. Malgré les avertissements et les pressions du gouvernement, Masoud et Sheida continuent à produire leurs disques comme ils l’entendent. En 2009, l’administration du président Mahmoud Ahmadinejad, qui s’attaque à de nombreux artistes, bloque la sortie de l’album “I’m Tired of the Desert”, sous prétexte qu’une voix féminine est identifiée comme trop élevée sur le disque. Pour Masoud et sa femme, c’est le début d’une longue bataille politique, juridique et psychologique. 

Quelques mois plus tard, ils sont tous les deux interdits de travailler sur le sol iranien et les membres de la famille de Masoud sont exclus de toute fonction publique. Commence alors une période très compliquée pour le couple qui se retrouve artistiquement isolé et en grande difficulté financière. Au lieu de quitter le pays, Masoud et Sheida décident de rester et continuent à publier leurs disques dans la clandestinité. Trois ans après l’interdiction de travailler, Sheida est diagnostiquée d’un cancer. Après plusieurs années de lutte contre la maladie, elle perd la vie à l’hôpital Laleh de Téhéran, en mars 2016.

Le décès de la chanteuse fera couler beaucoup d’encre en Iran. Selon Perry Maleki, un chanteur bien connu de musique traditionnelle, « Sheida Jahed a été impitoyablement tuée par le régime. C’était une très grande chanteuse et l’interdiction de travailler l’a plongée dans une souffrance plus grave que la maladie. »

Son mari Masoud confirme : « Les années de persécution politique, de pression psychologique et d’isolement artistique ont fini par la détruire ». Sheida Jahed est aujourd’hui rappelée comme une des premières artistes à avoir œuvré pour la place des femmes sur la scène iranienne.

L’exil en France

Abattu par la mort de sa femme, interdit de travailler sur le sol iranien et persécuté par la République Islamique, Masoud ne voit plus d’autre option que de s’exiler. 

« Victor Hugo, Camus, Jean-Paul Sartre… L’existentialisme ! » énumère-t-il dans un français imparfait qui ne gâche en rien son enthousiasme. « Je connais la littérature française depuis mon adolescence. Votre pays est un symbole de liberté pour nous les Iraniens. »

C’est cette liberté qu’il décide de venir chercher, au début de l’année 2018, à l’aéroport de Roissy Charles de Gaulle. L’artiste rêve de Paris, de son histoire et de sa vie culturelle foisonnante. Toute son enfance, Masoud a entendu parler de la France comme étant la patrie de la culture ; un lieu de refuge où les artistes seraient les bienvenus et auraient des opportunités pour développer leurs activités.

En arrivant à Paris, il retrouve un ami comédien, Hamid Daneshvar, frère du célèbre écrivain iranien Reza Daneshvar. Hamid accepte de l’héberger quelques jours et de l’accompagner à la préfecture pour ses démarches.

« En voyant la file d’attente, nous avons été terrifiés ! Nous ne pouvions pas croire qu’il y avait autant de demandeurs d’asile ici » raconte Masoud d’un ton amer.

« Malheureusement, mon arrivée a coïncidé avec un grand afflux d’immigrants en provenance d’Afrique et d’Asie » poursuit-il. « Finalement, après de longues démarches, la demande d’asile a heureusement été acceptée. »

« Pourquoi la France t’a-t-elle accordé l’asile politique ? »

« Mes actions sont connues en Iran et en disent long sur ma vie et qui je suis. Les autorités françaises avaient des informations sur moi et connaissaient mon statut de dissident politique. »

Depuis ce jour, Masoud est envoyé d’un foyer à l’autre et finit par atterrir, en mars 2019, à l’âge de 57 ans, au Centre Romain Rolland de Saint-Denis. Il est important de préciser son âge car celui-ci contraste avec la grande majorité des personnes hébergées ici (entre 18 et 25 ans).

Dans sa chambre de 4,5m², rien ne traîne et tout est propre. Le musicien vit avec le strict minimum : un lit “une place”, une armoire, une table, un lavabo et un petit frigo sur lequel est posée une plaque de cuisson. Sous son lit, il range un grand sac dans lequel sont stockés tous ses Neys. 

« Ce ne sont pas les conditions matérielles qui m’intéressent. La France m’a permis d’être ici et je la remercie, maintenant je veux construire mon avenir. »

Sans cacher son désarroi de vivre dans de telles conditions à son âge et après une longue carrière artistique, Masoud explique que finalement, les 350 euros mensuels pour vivre, la pauvreté dans le quartier, la vétusté de l’immeuble, les salles d’eau et la cuisine sales, les parois d’1cm d’épaisseur entre chaque pièce et l’urine qui coule parfois du plafond ne sont pas ses premières préoccupations. Non, Masoud a besoin de sa musique. Il a besoin de jouer, de composer, de répéter, d’enregistrer, de créer. 

« Un musicien professionnel doit s’entraîner au moins 7 ou 8 heures par jour pour progresser. Actuellement, je joue à peine une heure par jour car ma chambre est très petite. Tout résonne dans le couloirs et je ne veux pas harceler les autres résidents du bâtiment. »

Masoud dans son appartement

« J’ai besoin d’un studio d’enregistrement mais surtout d’un environnement détendu pour développer mon art » explique-t-il. Ce qui lui fait peur, c’est l’enfermement du corps et de l’esprit. D’après lui, la créativité “émerge du cœur d’un esprit troublé” mais a besoin d’un environnement propice pour s’exprimer. « Un artiste doit être fluide, flottant, dynamique et capable de travailler dans des conditions difficiles mais si cela continue, je pense qu’il deviendra difficile de continuer la musique. »

« Dans le passé, un écrivain, un poète, un artiste qui quittait son pays était considéré comme un exilé et était accueilli comme tel. J’ai l’impression que le monde d’aujourd’hui a rétréci… » résume-t-il.

En tant que musicien largement reconnu dans son pays, Masoud s’attendait à ce que la France lui offre la possibilité de travailler dans de bonnes conditions. Aujourd’hui il est à la recherche d’un lieu pour répéter à un prix abordable, compte tenu de ses moyens.

« La France est un grand pays et je suis convaincu que les échanges culturels lui apporteront prospérité et développement. Je pense à mon avenir ici, je ne me voit pas aller ailleurs. Je souhaite présenter mon instrument et faire connaître ma culture au public français, c’est ma mission artistique et je ferai de mon mieux » poursuit-il sans hésiter. D’après lui, il y a un véritable intérêt de la part des jeunes pour la musique traditionnelle.« La tradition est le nouveau moderne » ajoute-t-il en souriant, avec cette phrase qui sonnerait mieux en anglais.

Avec l’intention de créer un réseau et de se faire connaître par le public parisien, Masoud prend donc contact avec des artistes locaux pour monter un nouveau projet et mettre en musique les textes d’un grand poète iranien du Moyen-Âge, Saadi.

« Le royaume de l’art est grand » explique Masoud : « En Italie il y a l’architecture, en Autriche, la musique classique, en Allemagne, la philosophie, en France, la littérature et en Iran, nous avons la poésie. En Europe, la musique traditionnelle, celle que l’on entend à l’opéra, raconte des histoires tandis qu’en Iran, elle raconte des poésies. Nous avons une culture poétique très ancienne. La particularité des poèmes iraniens est qu’ils n’ont pas seulement de visée esthétiques mais font aussi passer des messages qui remettent en cause l’ordre établi. »

بنی‌آدم اعضای یک پیکرند

که در آفرينش ز یک گوهرند

چو عضوى به‌درد آورَد روزگار

دگر عضوها را نمانَد قرار

تو کز محنت دیگران بی‌غمی

نشاید که نامت نهند آدمی

Proposition de traduction :

Les êtres humains sont membres d’un seul corps, 

Ils sont les joyaux de la création. 

Lorsque les temps font souffrir un membre, 

les autres membres souffriront d’inconfort. 

Vous, indifférents à la douleur des autres, 

Vous perdez le droit d’être appelé “être humain”

Saadi de Chiraz (XIIIème siècle)
 

Le poète iranien, Saadi, est connu pour son recueil “Le Golestan – Le Jardin des Roses”. Sur Whatsapp, Masoud ne termine pas ses messages d’un smiley mais d’une petite rose. Je me dit que tout cela n’est bien sûr qu’une douce coïncidence jusqu’au jour où je m’aperçois que son dernier morceau en date, publié sur Spotify, est une reprise du morceau de Françoise Ardy, “Mon amie la rose”, qu’il a enregistré à Paris avec un autre artiste iranien, Hamidreza Javdan. 

Déconcerté, je fonce sur mon téléphone pour retrouver les photos de la Cité des Courtilles que j’avais prises juste avant de rencontrer Masoud car je me souviens qu’une fresque avait attiré mon attention dans cette jungle de béton…

Fresque aperçue à deux pas du Centre Romain Rolland
« Mignonne allons voir si la rose est éclose« 

À cet instant précis, 

Ne sachant que penser, je me dit,

Qu’il n’y a peut-être pas de hasard si,

L’Iran aime tant la poésie.


Pour découvrir l’œuvre de Masoud Jahed, cliquer ici (Spotify) ou ici (Youtube)

Pour le suivre sur Instagram, cliquer ici

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